ACCIDENT 2


ACCIDENT 2

J’habite une douleur

 

Il écrit par fragments en lançant fiévreusement des brandons de mots. Il est le grand révolté qui vaticine. Il voulait être cette veille insoumise et fraternelle qui prend soin des hommes autour du feu, face aux monstres. Qui veille encore et encore.

Lui, le capitaine Alexandre de la résistance, est le Char de la vie.

 

On tombe sur ses poèmes comme sur des éclats de silex et l’on n’arrive pas toujours à réaliser des outils avec ses prophéties enflammées. Mais on sait en le quittant qu’il a allumé des feux en nous dont on comprendra plus tard l’usage, mais qui déjà ont fait reculer les ombres.

René Char s’est autant voulu au cœur de l’homme qu’au cœur de la vie. Il est plus un maître de vie qu’un grand poète, selon moi seul bien sûr. La transparence, vertu d’ailleurs de la poésie, il ne l’a pas. Il est cri, étincelles, fulgurations, mais si obsédé par la beauté figée dans le marbre qu’il nous laisse seuls au bord du chemin :

char

Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la beauté. Toute la place est pour la beauté.

 

 

Il voulait qu’en le lisant « ça descende en nous ». Cela parfois est dur à passer et son aridité nous fait souhaiter la rosée d’autres. Il voulait que ces textes ne soient pas beaux ou curieux, même s’ils le sont de temps en temps. Écrire toujours l’éclair au front finit par assourdir et aveugler.

Sa poésie pulvérisée est coupante comme des lames de rasoir. À ceux qui pensent que la source de la poésie est l’aphorisme, René Char est l’infinitude. Pour d’autres il est l’artisan violent et furieux d’une poésie qui prend ses sources dans la prophétie et en atteint les limites. Son plus proche frère en poésie, Hölderlin, s’en est sorti par la folie. Heidegger qui l’a si fortement marqué ( tout autant qu’Héraclite), s’en sort par le mépris de l’humanité.

Char travaille lui jusqu’à l’os, l’essentiel de la vie. Il sait débusquer et aimer les lavandes noires et les vipères des mots.

 

« La douleur est le dernier fruit immortel de la jeunesse », voici lapidaire comme toujours une phrase de Char.

Elle porte en elle son obscurité et sa flamme. Elle est représentative de cette forme faite plus d’oracles que de véritables poèmes. Elle en fait la grandeur et ses limites. Lire Char n’apaise pas la soif, elle l’attise, elle ne satisfait pas le désir, elle le fouette. René Char ne nous comble pas, il nous creuse. Chaman autoproclamé il est le derviche tourneur du destin de l’humanité. Il est la figure de proue du courage face aux renoncements et au silence complice. Il se veut foudre et tonnerre. Il est parfois purement sonore. (Esprits Nomades)

 

Et me voici au point mort de l’éternel départ

le caillou dans la chausse être

Absolu ment

Niala-Loisobleu – 18 Octobre 2016