MORT D’UN POETE


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André Schmitz

est mort

en silence comme il a vécu

le  15 Janvier 2016

de paix mes yeux larment

Niala-Loisobleu

19 Janvier 2016

 

 

André Schmitz | La profondeur du non-dit

Elle vint

Il ôta le vent de ses épaules
fit glisser de ses hanches
la neige du voyage

Il lui demanda d’oser dire

Elle parla avec audace
d’un jardin déserté
de trois ou quatre bouleaux trahis

Il lui offrit la première lampe
du soir.

In Oiseaux, éclairs et autres instants

En quelques mots simples, dignes du dépouillement d’un haïku, un couple apparaît dans l’authenticité silencieuse d’une profonde et tendre complicité Et la beauté plastique du tableau dévoilé est saisissante.

André Schmitz naît à Erneuville en Ardenne belge le 17 août 1929. Poète discret, il ne dévoile la richesse et la profondeur de sa personnalité qu’à travers sa poésie. À peine sait-on qu’il a été enseignant à Arlon, qu’il a voyagé en Afrique, au Moyen-Orient, au Québec, en Inde.

Son amitié avec la poétesse belge, Anne-Marie Kegels, va le conduire sur la voie de la poésie.

Poésie rigoureuse, à l’écart de tout romantisme, prudente à l’égard d’une écriture trop complaisante envers les mots, telle sera celle de tous les recueils d’André Schmitz. Son inspiration se nourrit des thèmes essentiels, à portée métaphysique, l’amour, la mort. L’oiseau dans cette poésie a valeur de symbole.

Le multiple, le tout, le trop.

Le verbe en milliards de paroles
et la vie en milliards d’insectes.
Le silence est mangé de cris.

Et le gémissement vers l’Un

In Soleils rauques

****

Épines sur la vigne. Sel dans le raisin.
Résines tordues dans les forêts en feu.
 Ronce par-dessus la fontaine des visages.
Grappe de lait sombre dans la gorge des femmes.

C’est l’implacable saison des soifs insultées.

Ibid 

****

Oiseau tué,
Mot de peu tombé du livre de l’Exil.

Tendresse et dureté d’une parole
à jamais ôtée,
oiseau,
que nous portons processionnellement.

Pour qu’à la fin du jour
dédicace en soit faite
au silence d’une vaste page de neige.

Ibid «Oiseaux, éclairs et autres instants »

****

L’éclair désigne celle qui dort
les seins nus
près d’une fenêtre éclatée.

Monte en son honneur
une ovation d’insectes écrasés,
de feuillages écartés,
d’herbes piétinées.

Les vents amants
soufflent sur le buisson ardent
d’un très vieux testament.

Ibid, page 267

****

Je fends ta robe d’un lent toucher
et je dis à l’éclair de la recoudre.

Là où se cicatrise la laine
bute la lumière oblique de l’aube.

Déjà le cours du jour en est changé.

Ibid 

****

Venue du chaud
l’hirondelle l’indienne
flèche ouverte dans l’azur
descend
droit sur le soleil pâle
le fend

(un enfant prétend
que l’orange qu’il tenait en main
a été coupée en deux
par un couteau noir
dont les deux ailes chantaient)

Ibid «Une poignée de jours », page 268

****

Le vent est de passage
(l’inconnu, celui qui surgit
d’une brèche dans l’horizon).

Nous l’invitons à table.
Sa langue de feu fascine les enfants
son habit trouble les robes.

On voit le vin s’agiter dans ses veines.
On sent une folie nouvelle
circuler dans les sangs.
On se parle dans toutes sortes de langues.
On ne comprend rien
mais on va peut-être tout savoir.

Ibid

Dans La poésie contemporaine de langue française, publiée par France loisirs sous la direction de Jean Orizet, on peut lire au sujet de André Schmitz :

« Ses poèmes sont des fragments très aiguisés, comme des flèches : brefs, effilés, mais clairs, comme l’éclair du tonnerre, celui de l’instant ou celui de l’oiseau…entre la paix et l’inquiétude ».

Les poètes Charles le Quintrec, Luc Bérimont, Philippe Jacottet, Yves Bonnefoy reconnaîtront l’importance de l’œuvre de André Schmitz.

Bibliographie

  • Pour l’amour du feu, © éditions des Artistes, 1961
  • À voix double et jointe, © éditions du Verseau, 1965
  • Soleils rauques, © éditions André de Rache, Bruxelles, 1973
  • Oiseaux, éclairs, et autres instants, 1977
  • Une poignée de jours
  • Les Prodiges ordinaires, © éditions l’Âge d’homme, Lausanne, 1991
  • Raclements d’ailes, © éditions l’Arbre à paroles, Phi (Luxembourg), Les Écrits des forges, (Québec), 1994
  • Incises incisions, © éditions Phi 2000
  • Un peu de pluie entre les dents, © revue l’Arbre à paroles, 2000
  • Lettres à l’Illettrée, 2000
  • Étranglement,2001
  • Dans la prose des jours, © anthologie 1961, Introduction-étude de Charles Dobzynski, éditions la Renaissance du livre, 2001

En 2010, un numéro spécial André Schmitz, Pour ainsi dire, lui est consacré par la revue l’Arbre à paroles 2010.

(Source La Pierre et le Sel)

8 réflexions sur “MORT D’UN POETE

  1. Pourtant Ardennaise et romaniste (comme on dit chez nous), je ne le connaissais pas ! J’aurais pu le croiser un jour à Arlon sans savoir, il aurait même pu me donner cours ! Qui sait ? La mort fait parfois passer l’anonymat à trépas. Ce qui nous permet la connaissance de l’œuvre : c’est déjà ça. Merci Loisobleu.

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  2. Ardennais de Sedan du côté maternel, j’ai d’enfance des Bouillon qui sont pas d’onze heures. Tu sais c’est de plus en plus d’époque de pas connaître son voisin de palier. Pour ce poète là c’est dommage, il nous aurait fait du m’aime trottoir. Sa sensibilité rare, son élégance du verbe, sa proximité humaine et cet amour en foi, en font un Homme à connaître. Merci Anne

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