DIALOGUE ININTERROMPU 2


 

DIALOGUE ININTERROMPU 2

 

B-A: Longtemps, je me suis demandé comment affermir la patte molle du jour quand on prend la pâquerette au sérieux. J’ai rêvé d’un monde revenu de la raison qui m’offrirait des chemins de traverse à fouler comme un arbre voyageur…

N-L: La première chose que le monde a faite alors qu’il n’avait pas pris conscience de sa naissance fut de s’attacher à inventer tout ce qui pourrait avoir le pouvoir de détruire. Il venait de créer sa contradiction naturelle. Le rêve venait de naître du cauchemar. La branche coupée se métamorphoserait en racine et l’arbre en moyen de transport. D’une certaine raison de mourir, une folie de vivre fit face au sinistre.

B-A:  La fleur fragile et décidée qui arrache des étincelles à l’aube pouvait alors éclore de l’immondice. Plus tard naîtrait un bouquet solennel et grave comme une douleur qui se fraie un chemin entre les viscères.

N-L: Ce qui demeure silex amadoue l’éternité ombilicale.

B-A: l’impure et douce éternité est un cri devenu bouche.

N-L: Dis-moi le baiser à la vie de cette bouche quand elle se détache de la tentacule boulimique du boyau…

B-A: Il connaît le précaire équilibre entre la confiance et l’effroi. Il est comme une eau vive qui sanglote quand elle s’est trompée d’endroit. il est cœur engagé sur une felouque incertaine, destinations méditerranéennes déroutées par le Noroît. Il cherche où se poser et à apprendre à lire avant de se poser. Il lutte jusqu’aux dernières foulées conscient qu’il n’embrasse pas l’éternité mais le champ des possibles. Ça le rend rond d’un rouge étonnement.

N-L: Rouge qu’il arbore comme une hygiène aux joues de son enseigne….

B-A: Oui, mais sans prendre de pose. Le baiser à la vie a l’intimité d’un Brâncusi  et des doigts de beurre frais à l’enseigne de la bonne prairie.

N-L: « J’ai voulu que la Maïastra relève la tête sans exprimer par ce mouvement la fierté, l’orgueil ou le défi. Ce fut le problème le plus difficile et ce n’est qu’après un long effort que je parvins à rendre ce mouvement intégré à l’essor du vol ». C. Brâncusi.

L’oiseau sublimant l’acte dont il s’agit.

 

Barbara Auzou / Niala-Loisobleu.

 

QUE NAÎTRE SUR LA MER


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QUE NAÎTRE SUR LA MER

 

La rigidité du boulevard danse de béton, balcons exhibitionnistes du bronzage à la lampe, ici pendent des slips souillés en ligne por nos graphiques aux murs d’un dam pipi, trois balles publiques d’un quartier à crack gangstérisé par des mômes en CM2, la tête dans le seau d’une perdition, la chaloupe ivre franco de pores un taf à trottoirs, qui s’aviserait de parler poésie en dehors de la voix off du rappeur ?

Si ça c’est naître j’m’fais IVG par vocation

La ceinture verte en jument me pouliche de son accent aux odeurs de fortifs, les lilas en portent les grappes, que la Seine transporte sous les applaudissements des tomettes d’un viel abri de berger, sans les moutons d’une marche au précipice. Je t’aime, n’aies ni faim ni froid, t’es mon peint quotidien, ma corde sensible, mon chat-perché, ma spirale tâchée papillon, qui tisse de bout comme un vrai home. T’es ma voix dans la pierre …

N-L – 25/09/18

 

 

 

André Breton et l’amour fou


Cadavre-exquis_Andre-bretonValentine-Hugo-Tristan-Tzara-et-greta-Knutson-1933

André Breton et l’amour fou

 

 

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Le surréalisme est une quête passionnelle qui tend à indexer la veille sur le rêve, le rêve sur l’amour, l’amour sur la folie. Dans cette recherche, marquée du sceau du désir, les feux de l’amour  et les délires de la folie brossent et incendient les tableaux animés du rêve ; ils éclairent aussi le vaste champ de l’utopie ou de la révolution, « solution de tout rêve » selon la définition de Michel Leiris. Mais l’amour n’apparaît qu’au terme d’une attente incertaine, une attente de l’inattendu. L’amour surgit lors d’une rencontre, au gré du « hasard objectif », sous une pluie de coïncidences. La rencontre, cette provocation à l’amour est la condition même de toute activité surréaliste.

Jacques et Simone

En février 1916, alors qu’il est infirmier à l’hôpital militaire de la rue Du Boccage à Nantes, André Breton fait la connaissance du soldat Jacques Vaché soigné pour une blessure au mollet. Il partage alors avec le « mystificateur féroce » un « agynisme », une indifférence vis-à-vis de la femme ou encore un certain empressement à quitter celle avec qui on vient de coucher.  Mais le 6 janvier 1919, dans un hôtel de Nantes, l’inventeur de l’umour sans h succombera à une overdose d’opium. Dans le Manifeste du surréalisme Breton écrira : « Vaché est surréaliste en moi. » Le 25 août 1949, il confiera à Marie-Louise Vaché, la sœur de Jacques : « Votre frère est au monde l’homme que j’ai le plus aimé et qui, sans doute, a exercé la plus grande et la plus définitive influence sur moi. »

Pour André Breton, la rencontre était une raison de vivre. En juin 1920, il rencontre au jardin du Luxembourg Simone Kahn, en compagnie de Théodore Fraenkel et de Bianca Maklès. Le 15 septembre 1921, André Robert Breton se marie avec Simone Rachel Kahn à la mairie du XVIIe arrondissement de Paris. On peut signaler au passage que les quatre sœurs Maklès, Bianca, Sylvia, Rose et Simone, épouseront respectivement Théodore Fraenkel, Georges Bataille (puis Jacques Lacan), André Masson et Jean Piel. Quant à Janine Kahn, la sœur de Simone, elle se mariera avec Raymond Queneau. André Breton entretiendra avec Simone des relations d’adoration mystique jusqu’à leur séparation en 1929.

La dame aux gants bleu ciel

En octobre 1924, le Bureau de recherches surréalistes, rue de Grenelle, est ouvert au public. Le 15 décembre, Lise Meyer, née Hirtz, la future Lise Deharme, passe à la Centrale surréaliste. La permanence est tenue par Aragon et Breton. Aragon suggère en manière de jeu que Lise Meyer offre au Bureau de recherches un des étonnants gants bleu ciel qu’elle porte ce jour-là. Comme la visiteuse est sur le point d’y consentir, Breton, particulièrement troublé, la supplie de n’en rien faire. Sa panique augmente quand la dame projette de revenir poser sur la même table un gant féminin moulé en bronze, au poignet plié et aux doigts sans épaisseur. L’émoi de Breton est considérable. Depuis ce 15 décembre, il est fort épris de Lise Meyer, sans que son amour soit payé de retour. Son désespoir retentit dans des pages de l’Introduction au Discours sur le peu de réalité qui campent une atmosphère de fin du monde et où le narrateur se retrouve seul avec la femme aimée : « Paris s’est écroulé hier ». Un échantillon des lettres à la dame au gant témoigne de l’amour sublime ressenti par Breton : « Vous êtes pour moi, au sens propre du mot, une apparition » (11 février 1925).  « Je me débats dans ces fils invisibles qui partent de votre maison » (19 ou 26 février 1925). « [Madame Sacco, la voyante] s’est montrée absolument affirmative sur le fait que je n’ai jamais aimé et que je n’aimerais jamais que vous » (16 septembre 1927). « Lise, comment votre présence entière sans trace d’absence peut-elle ainsi se concilier avec votre absence ? » (24 septembre 1927). Mais l’amour dévorant pour Lise, alimenté entre autres par des invocations à Grandville, Rimbaud, Isidore Ducasse ou Gustave Moreau s’interrompt. Après maints soubresauts, cette passion s’éteint. André Breton est désenvoûté, il prend définitivement congé de sa propre passion. Un amour courtois, absolu et fétichiste, s’achève. La lettre de rupture du 25 octobre 1927 indique comment se dénoue cette grande passion contrariée : chacun restituera les objets prêtés ou empruntés, en particulier le gant de bronze (« de merveilleux souvenir et avenir », comme l’écrivait Breton le 24 septembre), évident substitut des gants bleu ciel, photographié pour Nadja, où il paraîtra.

Les yeux des amanteslise-meyer-septembre-1927

Le 4 octobre 1926, à Paris, non loin des Grands Boulevards, Breton rencontre Nadja (Léona Delcourt), « l’âme errante ». Il ressort du récit de Breton et de la trentaine de lettres éperdues adressées par la jeune femme à son amant que Nadja a fasciné André et qu’André a subjugué Nadja. Alors qu’elle vit d’expédients, Nadja est exaltée et troublée, électrisée et déchirée. Dans ces circonstances, le dessin représente pour elle une activité gratifiante. Breton a l’audace d’associer celle qu’il vient juste de rencontrer à une collection de boules de neige éditée par la Galerie Surréaliste. En témoigne un placard publicitaire de La Révolution surréaliste de décembre 1926 qui mentionne, outre deux boules de neige en principe réalisées, « Hommage à Picasso » et « Boule » par Man Ray, une troisième boule de neige en préparation, « L’Âme des amants » par N. D., autrement dit par Nadja Delcourt. « L’Âme des amants », « L’Enchantement » ou « La Fleur des amants », ces trois titres renvoient au même dessin représentant une fleur épanouie avec deux cœurs et deux paires d’yeux croisées, et dont la tige est issue de la tête d’un serpent. Ce dessin conjugue le regard de Nadja et celui d’André.

Le thème des yeux est récurrent dans les lettres de Nadja : « pourquoi m’as-tu pris mes yeux » (22 octobre 1926). « Ferme les yeux là deux minutes et pense. Qui vois-tu ? » (7 décembre 1926). Le 11 décembre, Nadja compose une image fantasmatique de Breton, relate un conte cruel où son amant adoré, tel un « Fauve aux dents de scie / Aux yeux envahissants », tâte sa proie et flaire un parfum apprécié. Le 13 décembre, le dessin de deux yeux féminins précède la signature de Nadja.

En 1963, Breton introduira dans l’édition définitive de Nadja un photomontage ise-meyer-les-yeux-decoupes-septembre-1927répliquant quatre fois les yeux découpés de son héroïne. Il semble comme obsédé par les yeux des femmes. En septembre 1927, il découpe les yeux d’une photo de Lise ; il détoure aussi son propre visage pour l’offrir à Lise. L’année suivante, un découpage des yeux de Suzanne Muzard figurera en bonne place dans son album de photos. Plus tard, au début de L’Amour fou, il entreprend une anamnèse. Retrouvant la piste de la dernière phrase de Nadja, il voit la beauté convulsive à l’œuvre quand les yeux s’ouvrent et chavirent à l’instar des fleurs qui éclatent : « Les grands yeux clairs, aube ou aubier, crosse de fougère, rhum ou colchique, les plus beaux yeux des musées et de la vie à leur approche comme les fleurs éclatent s’ouvrent pour ne plus voir, sur toutes les branches de l’air. » Comment, dans cette envolée, ne pas attribuer les yeux « crosse de fougère » à Nadja et à « La Fleur des amants » qui mêle les yeux d’André et ceux de la native de Saint-André ? Rappelons que surgit, à la fin de Nadja, Suzanne Muzard, celle que Breton, en novembre 1927, a arrachée à Emmanuel Berl pour fuguer à Toulon, celle qui lève la main vers la plaque indicatrice LES AUBES près du pont d’Avignon : c’est elle, la native d’Aubervilliers, la femme aux « grands yeux clairs, aube ou aubier ». Pour les yeux « rhum », on songe à Simone. Quant aux yeux « colchique », Breton adolescent avait été fasciné par les yeux violets d’une femme qui faisait le trottoir « à l’angle des rues Réaumur et de Palestro ».

L’amour-folie

Dans les lettres d’André à Lise, la dame aux gants bleu ciel semble sortie de l’aquarelle Apparition de Gustave Moreau. Dans la lettre à Simone du 22 août 1927 (écho au brusque départ de l’épouse de la rue Fontaine), André trouve un strict champ d’application de l’amour tendre et mystique qu’il voue à Simone dans le poème « Apparition » de Mallarmé. L’année 1927 verra la succession de trois événements : effondrement de Nadja, ultime accès d’amour-folie pour Lise et coup de foudre avec Suzanne. Si l’on lit avec attention les récits de Nadja et des Vases communicants ainsi que le poème Union libre tout à la gloire du corps de Suzanne, on s’aperçoit que Breton traverse de 1926 à 1932 une période d’amour-folie, où le désespoir le dispute à l’émerveillement. Le surréaliste idolâtre Lise durant trois ans. Il découvre le pouvoir médiumnique de Nadja mais demeure impuissant face à son internement. Suzanne l’ayant sommé de choisir entre elle et Simone, on en arrive à cette situation cocasse : Berl divorce et épouse Suzanne, qui s’empresse de rejoindre André, qui se sépare de Simone mais finit par ne plus s’entendre avec Suzanne.

Depuis sa rencontre avec Vaché, Breton songe à cartographier les contrées de l’humour noir. Avec Nadja, il expérimente dans la rue le hasard objectif. Quand Suzanne prend avec Berl des vacances à Tozeur puis Ajaccio, Breton conduit au sein du groupe surréaliste des recherches sur la sexualité. On y apprend que la nécessité de la réciprocité en amour est pour lui une découverte récente. Il dit aussi préférer infiniment la femme aimée qui se donne vite à celle qui se fera longtemps désirer. Enfin, à la question de savoir s’il a rencontré la femme de sa vie, Breton répond : « Je ne sais si j’ai rencontré cette femme. Si je l’ai rencontrée, elle n’est pas perdue pour moi. »  Ces trois points évoqués – réciprocité, spontanéité et fatalité – s’appliquent sans conteste à Suzanne Muzard. Au cours des six séances sur la sexualité qui se déroulent du 27 janvier au 3 mars 1928, Breton s’autorise à lever un peu le voile sur sa récente passion et sur lui-même. En tout cas, le 7 mars, obsédé par l’idée de revoir Suzanne, il demande à Simone la permission de se rendre à Ajaccio. Ce sera l’un des nombreux épisodes mélodramatiques entre Simone, Suzanne, Berl et Breton.

Ce vent d’amour-folie n’est pas étranger aux remous qui vont secouer le groupe surréaliste. Simone et son amant Max Morise défieront Breton, ainsi que Baron, Desnos, Leiris, Limbour et Queneau qui s’allieront avec Georges Bataille en faisant paraître le pamphlet Un cadavre dirigé contre Breton.

L’amour fou

L’Amour fou retrace la rencontre d’André Breton et de Jacqueline Lamba. On dénombre dans ce récit trois mardis fastes et deux lundis sombres. Le mardi 10 avril 1934, l’échange au restaurant entre le plongeur (« Ici, l’Ondine ! ») et la serveuse (« Ah ! Oui, on le fait ici, l’on-dîne ! ») annonce la venue de  Jacqueline, la naïade qui évolue nue dans l’aquarium d’un music-hall. Le mardi 29 mai 1934, c’est la folle rencontre avec Jacqueline, une rencontre que le poème « Tournesol » avait prophétisée onze ans auparavant. Le mardi 14 août 1934, est célébré le mariage avec l’ordonnatrice de la nuit du tournesol. Mais à ces trois dates féériques (Ondine, Tournesol, Mariage) répondent deux moments dramatiques. Le lundi 23 juillet 1934, alors qu’il vient de parler de Pierre Reverdy, dédicataire du poème « Tournesol », Breton aperçoit dans le bureau d’état-civil du XVIIe arrondissement l’affiche « Legs de Reverdy ». Surtout, le lundi 20 juillet 1936 se produit une discorde sur la plage du Fort-Bloqué, en relation maléfique avec le crime de la villa du Loch. L’amour fou n’est pas exempt de failles plus ou moins visibles.

Breton consacre les plus belles pages de L’Amour fou à son voyage avec Jacqueline aux Canaries. Revivant l’âge d’or dans ce « paysage passionné », il exalte en même temps la nature et l’amour unique. Comme il emploie à neuf reprises le mot « mille », il réussit, à travers cette répétition, à définir le concept même d’amour fou qui est un amour réciproque et unique : « Aucune autre femme n’aura jamais accès dans cette pièce où tu es mille, le temps de décomposer tous les gestes que je t’ai vue faire. Où es-tu ? Je joue aux quatre coins avec des fantômes. » / « Au soleil sèchent autant de sorties de bain que tu étais répétée de fois [= mille fois] dans la chambre trouble. » / « L’amour réciproque, tel que je l’envisage, est un dispositif de miroirs qui me renvoient, sous les mille angles que peut prendre pour moi l’inconnu, l’image fidèle de celle que j’aime, toujours plus surprenante de divination de mon propre désir et plus dorée de vie. »

Pour le surréaliste, l’amour unique et réciproque n’a rien de monotone, le jardin terrestre réserve encore des surprises. L’unité et la dualité recèlent des trésors de vitalité et de durée, d’effractions et de réfractions. L’amour unique possède mille atouts, mille facettes. À condition de ne pas se perdre, il tend naturellement vers le multiple. Telle la végétation luxuriante des flamboyants, de l’euphorbe, du sempervivum, du datura, de l’arbre à pain, du retama, tel le plus grand dragonnier du monde « qui plonge ses racines dans la préhistoire », telles la fusion des désirs et la profusion de la nature, telle la quête de la pierre philosophale, telle la dialectique du haut et du bas, telle la génération d’un objet fractal, les notions d’unité et de dualité, d’instinct et d’esprit, de présence et de représentation, de répétition et de différence se résolvent nécessairement dans une multiplicité de plans, de coupes, de paliers, de points de vue, de plateaux, de sensations, de souvenirs.

La passion amoureuse est une chose trop sérieuse pour être abandonnée à un adepte du libertinage, Paul Éluard par exemple. En revanche, l’auteur de L’Amour fou peut s’accorder avec le surréaliste roumain Ghérasim Luca, l’auteur de L’Inventeur de l’amour. Tous deux lient indéfectiblement le rêve, l’amour et la folie. Tous deux se fient à l’étoile noire du rêve et du hasard. Le groupe surréaliste est une association collagiste qui se meut dans un temps sans fil et un espace urbain propices à la circulation des affects, l’irruption des pensées, la fabrication des objets. Il y a dans l’amour unique, l’idée folle et désespérée de la persistance du désir. Le surréalisme se construit avec des durées automatiques, qui combinent l’aléatoire et l’éternel. L’amour fou est une musique répétitive qui fait entendre les différences et les nuances. Quand Breton, en l’honneur de Nelly Kaplan, baptise le 6 janvier 1957 « Fête des reines », il se réfère au poème « Royauté » de Rimbaud. Mais en sacrant la jeune cinéaste le jour de l’Épiphanie, il se remémore l’imprononçable jour de la mort de Jacques Vaché, son ami à jamais.

Georges Sebbag

Références

« André Breton et l’amour fou ». Inédit en français. Traduit en anglais (« André Breton and mad love ») par S. Leo Chapman in catalogue What we call love. From Surrealism to now, sous la dir. de Christine Macel et Rachael Thomas, IMMA, Dublin, 2015.

ENCORE UN MOÛT ?


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ENCORE UN MOÛT ?

Avec la venue de l’aube tremblotante, les premiers sécateurs entrent dans les rangs de vignes ruisselants. La machine finit son petit-déjeuner de carburant, monstrueuse elle bouche déjà la route par laquelle le rêve peut emporter et laisser croire que la main est irremplaçable en tous cas où entre les peaux pour que le toucher procure l’émotion. Le cortège des tracteurs tirant les bennes pleines aux pressoirs, parcourt les chemins de la vendange actuelle.

Des voix d’enfants à qui on a demandé d’écrire me grattent la feuille de présence.

Géographie, je parcours ta pensée du nord au sud. Un arrêt dans tes archipels, à l’embouchure du fleuve, aux mamelons des grandes plaines, aux buissons des orées, le bois garde son gibier à l’abri des chasseurs.

Quelque soit l’épaisseur du brouillard le chevalet hennie plus loin que le coq planté au clocher de l’église. Le cuir qui cherche le crin, n’a pas peur de se blesser les mains. Il y a comme un soc dans l’idée du sillon. La forme d’un épi gerbe sa chanson. Les outils araires sentent cette sueur qui me fait frémir sans que je puisse retenir le désir de m’y mêler. La terre remuée à un pouvoir extraordinaire, l’espoir semble toujours vivre en elle, comme la réjouissance du grain se montre à s’y enfoncer. Foins restés aux mangeoires de mes fantasmes extra-terrestres, je cours à steppe ton corps monté à cru, l’horizon devient plus vaste qu’un bord en limite, le soleil monte, les étages de l’armoire sont ouverts aux draps unis dans leurs fleurs. La corniche ceint le flanc comme une passerelle d’étreinte abdominale.

Des cris d’oiseaux sortent des aquariums et des portes-parapluie pour tendre l’aile et parachuter dans l’absolu nos idées farfelues.

 

Niala-Loisobleu – 25/09/18

 

EMME ET SON PARASITE


EMME ET SON PARASITE

 

Henri Michaux

Il ne s’agit plus de faire le fier, à présent.
Emme a un parasite qui ne le lâche plus.

C’est venu comme il se baignait dans le fleuve.

Il venait d’enlever son caleçon de bain dans l’eau.
Il nageait.
C’est alors que la bête se heurta contre son ventre.
Elle s’y accrocha par les dents.

Il semble qu’elle eût mieux trouvé ailleurs ce qu’il lui fallait.
N’importe.
Là où elle tomba, elle resta.

Emme sortit du bain honteux et regagna sa r.aison en robe de- chambre.

Il s’étendit sur son lit et regarda la chose.

La tête avait disparu dans la chair.
C’était une petite bête encore plus peureuse qu’avide, un souffle la faisait frémir, sa succion tirait alors tout d’un coup comme une corde qu’on rappelle.
Elle ressemblait à une marmotte; une marmotte vit facilement cinq ans.

Emme voyait sa vie s’allonger devant lui.
Elle perdait toutes ses branches; elle devenait comme un ver de terre, nue et molle.

Le soleil entra par la fenêtre, la journée commençait à peine.

 

Henri Michaux

 

Je tirai mon caleçon comme pour mettre un volet sur ma fenêtre, pourquoi me mettre la Suisse en image alors que j’île Atlantique.

Je vais ouvrir côté des meuhs pour respirer ce jour comme je l’entends…

 

N-L  – 25/09/18

PARTI PRIS


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PARTI PRIS

 

Un des angles du cercle dans la main gauche je vais droit au centre, un de ces sourires équestres sur les sautillements de ta poitrine, celui qu’elle affiche régulièrement quand je la mène au pré qui borde la mer entre les Amériques et le soleil de minuit. Petit trop matinal de décrassage avant une scène de charge indienne, chariots en ronds à travers les flèches des cathédrales d’un monde païen. Moment compensatoire indispensable aux aléas en embuscade. L’indien qu’allume mieux qu’un onusien envoyé auprès d’une tribu d’extrémistes au Moyen-Orient. La rivière serpente entre les herbes, je m’allonge, une longue-vue en batterie, au bout une caravane défile. Tapis dans l’ombre je marchande le prix d’un souk avançant le prix fort au soleil. A chameau la file de taxis fait du stop. Comme tes yeux brillent d’ambre, je devine les mois grain après grain en chapelet. Vertébrale tu ondules en démasquant les petits cris d’un lâché de ballons, quelles couleurs, nous ne touchons plus terre. Au ras du tee-shirt le début du chant de lin donne du bleu en larges gestes de semeur, on entend la charpente tendre son grenier comme d’autres se retiennent de donner. Il y a des enfants en jeu de cubes dans un circuit de loi renversé par les quilles des bateaux à marée basse. Estran sous des touffes de varech, le sable déride sous les cris des rieuses. On marche derrière la grande dune qu’on monte pour se laisser passer entre les balises d’un sculpteur visionnaire qui a planté des astéries en lumière. La poudre de riz du bluff ne réussit pas à débrunir tes lèvres de la marque laissée par mes vrais baisers. Rien n’est impossible, seulement pour faire la place faut vider l’armoire…

Niala-Loisobleu – 24/09/18

 

 

A L’IMMORTELLE


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A L’IMMORTELLE

Confondus en un seul

un nuit et jour

neigent en pluie blanche sur le déchaussé de l’écran

les fougères se teintent de rouille en penchant la tête hors de l’allée forestière

où le cheval a du passer plusieurs fois dans les brancards des ornières.

Le poids du fardeau s’y est enfoncé pour libérer l’appareillage au devant du pays d’épices

senteurs aux aisselles des palmeraies

transes de cordes montant les étages du patio

par les roses d’un fandango à la rauqueur d’un chant flamenco..

A l’appui l’une contre l’autre

les maisons blanches mettent un therme au noir du bassin sec

les robes à poids sont emportées par l’évent

sur la table de ferme les immortelles fraîches attendent les poutres du plafond…

Niala-Loisobleu – 24/09/18

 

 

FERME TA BOÎTE A WEB


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FERME TA BOÎTE A WEB

 

Vie triée, vie triée…

Me voici à coeur du livre, le marque-page à la corne, Aline et ah comme une chanson tirée par la plage. Nous traversons la glace, couche trop mince qu’un teint jugé pâle n’aura su retenir bien conforme au reflet. Du coup notre image s’en ramasse plein la gueule comme si de connivence ce qui marche pas chez toi doit rejoindre le travers d’ailleurs pour fermer le cercle. Ces jours là sont les plus propices à l’autodafé, sous le coup de la peine injuste on a l’allumette de son propre bûcher sortie de la boîte, bonne à gratter comme si un méjugé pouvait se gagner en appel. Ah la couleur grisée non je la refuse et préfère la brûler que lui ouvrir l’épidémie. Connerie, malversation, c’est assez dur à vivre soi-même sans devoir ramasser pour l’embrouille des autres. Quand on a la merde chez soi faudrait vraiment être maso pour prier celle des autres de venir passer à table. On gagne à se taire plutôt qu’à paraître…

Niala-Loisobleu – 23/09/18

 

ENCART

 

René Char

Les routes qui ne promettent pas le pays de leur destination sont les routes aimées.

La générosité est une proie facile.
Rien n’est plus attaqué, confondu, diffamé qu’elle.
Générosité qui crée nos bourreaux futurs, nos resserrements, des rêves écrits à la craie, mais aussi la chaleur qui une fois reçoit et, deux fois,
donne.

Il n’y a plus de peuple-trésor, mais, de proche en proche, le savoir vivre infini de l’éclair pour les survivants de ce peuple.

La pluie, école de croissance, rapetisse la vitre par où nous l’observons.

Nous demandons à l’imprévisible de décevoir l’attendu.
Deux étrangers acharnés à se contredire — et à se fondre ensemble si leur rencontre aboutissait!

En amour, en poésie, la neige n’est pas la louve de janvier mais la perdrix du renouveau.

René Char

 

NOTRE JARDIN BLEU 3


NOTRE JARDIN BLEU 3

 

Nous avons rangé dans nos poches

la perle corrompue

des saisons et celle du sens de la fête

versée dans l’abus,

la fausse épaisseur

et les clameurs inouïes

lancées vers l’idole d’une heure

promptes à vous faire une vie parfaite.

Nous n’avions pas d’idole mais toute une vie

pour entourer les pierres d’une tendresse particulière

et accrocher comme on aime

nos yeux aux boutons ouverts

de la fleur rescapée de l’indifférent système.

Notre jardin bleu est de ceux où l’on sème

la contemplation muette et le chant de nos oiseaux

résonne de branche en branche

sans se cogner jamais aux couloirs du dimanche

et à ses familiales querelles.

Notre jardin de fortune promet le cadeau

de fruits ronds frissonnant encore de leurs eaux

et nous les déposons aux paumes de la lune jumelle

qui couche son lit à l’ombilical de nos rêves

entre la fraise, la menthe, et le persil.

Il arrive qu’on y croise la nuit

les blanches grand-mères de nos enfances

et on les regarde reprendre leur danse

ravies.

ô Marthe, Louise et Jeanne,

le tilleul frondeur pénètre encore par la fenêtre

pour chaparder la madeleine de vos tisanes.

Barbara Auzou

 

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Notre Jardin Bleu 3 – 2018 – Niala – Acrylique s/toile 61×46

DERNIER DIMANCHE DE L’ÉTÉ


DERNIER DIMANCHE DE L’ÉTÉ

(Le ciel détruit, le pâle échafaudage en feu sur la vallée où les chemins, aux abords du village, rôdent comme l’idiot ; et le disque de l’étang mort haut
déjà sur les vignes dévoyées par cette brûlure : dimanche dans le long délabrement des cloches, le tonnerre muet du temps.)
Qui nous délivrera ; qui viendra nous chercher dans ces

décombres ?
Est-il vrai qu’au bas du jardin où l’on brûle des ronces
La fumée invisible a pressenti le vent d’automne
Et qu’un frisson de l’oseraie a desserré les dents
Qui traînent l’horizon dans sa propre poussière ?
Le jour aux yeux crevés reste seul assis sur la place ;
Durent jusqu’à la nuit sous les hangars méconnaissables
L’angoisse des enfants et la tristesse des outils.

 

Jacques Réda

 

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Ramassé sous la jupe au coeur de la baie salée, un dernier château pour l’Espagne prend le train des grandes marées. La mer mouille entre ses jambes le plongeon du dernier cormoran à la pêche.

Des raisins les chais calculent en vent d’ange pour tirer la grêle au lointain des bouilleurs, en automne ce qui ressort de l’or des feuilles pour couronne. La paresse d’un banc épargné par la horde des vacanciers se pourlèche d’une ultime sieste au soleil. On revivra les amours estivales dans le serre-fesses du métropolitain, un bronzage grand tain dans le rétroviseur, une marque du maillot accrochée sur la cheminée qu’il va falloir ramoner.

Les enfants cherchent le chien laissé accroché à l’arbre du chemin.

C’est bientôt la Toussaint ça tombe bien

pour pousser les cris sans thèmes d’un like sur le quotidien….

N-L – 22/09/18